ADDICTION, DÉPENDANCE ET ENVIRONNEMENT
ADDICTION, DÉPENDANCE ET ENVIRONNEMENT
Quand arrêter de consommer signifie parfois quitter tout un monde
Lorsqu'on parle d'addiction, nous parlons presque toujours du produit. Le tabac, l'alcool, le cannabis, la cocaïne, les médicaments. Comme si tout le problème était contenu dans la substance elle-même. Comme si la dépendance vivait à l'intérieur d'une cigarette, d'une bouteille ou d'une poudre blanche.
Pourtant, après plus de douze années à accompagner des personnes souffrant de leurs addictions, j'ai souvent observé quelque chose. Certaines personnes parviennent à arrêter relativement rapidement. D'autres non. Et contrairement à ce que l'on entend encore souvent, cela n'a généralement rien à voir avec une prétendue faiblesse de caractère ou un manque de volonté.
L'addiction est un phénomène infiniment plus complexe.
Parmi les nombreuses raisons qui rendent un changement difficile, il en existe une dont on parle finalement assez peu : certaines personnes tentent d'abandonner une addiction tout en restant plongées dans le monde qui l'a vue naître.
Car une addiction ne pousse jamais dans le vide. Elle pousse dans un environnement, une culture, une histoire, des habitudes, des relations. Elle pousse parfois dans un groupe humain qui possède ses propres codes, ses propres croyances et même sa propre vision du monde.
Autrement dit, elle pousse souvent dans une tribu.
Les addictions et leurs tribus
Chaque milieu développe ses règles implicites, ses références, ses blagues, son vocabulaire, ses croyances et ses justifications. Lorsqu'une personne évolue pendant des années dans un environnement où la consommation est banalisée, elle finit naturellement par adopter certaines idées qui circulent autour d'elle.
On entend alors des phrases comme : « Franchement, je connais des gens qui consomment bien plus que moi », « Le problème, ce n'est pas le produit, c'est l'excès », « Ça m'aide à réfléchir », « Ça me détend », « J'arrêterai quand j'en aurai vraiment envie » ou encore « Ceux qui critiquent ne connaissent rien au sujet ».
À force d'être répétées, ces affirmations cessent progressivement d'être des opinions pour devenir des évidences.
Et lorsque tout le monde autour de vous partage les mêmes croyances, il devient extrêmement difficile de prendre du recul. Non parce que vous manquez d'intelligence ou de volonté, mais parce que l'être humain est profondément influencé par le groupe auquel il appartient.
Les croyances sont contagieuses
Nous aimons croire que nos idées nous appartiennent entièrement. Pourtant, les psychologues savent depuis longtemps que nous sommes profondément influencés par notre entourage.
Les émotions sont contagieuses. Les habitudes sont contagieuses. Les comportements sont contagieux. Les croyances le sont également.
Grandissez dans une famille où l'alcool accompagne chaque célébration, chaque repas de fête et chaque réunion familiale, et il y a de fortes chances pour que cela vous paraisse normal. Évoluez dans un groupe où le cannabis est présent depuis l'adolescence et sa présence finira par sembler naturelle.
Cela ne signifie pas que nous sommes manipulés. Cela signifie simplement que nous sommes des êtres de liens. Et nous ressemblons souvent davantage à notre environnement que nous ne l'imaginons.
Une lutte contre soi et...
Lorsqu'une personne décide d'arrêter une addiction, elle a souvent l'impression de se battre contre elle-même. Mais en réalité, il arrive souvent qu'elle se bat également contre un environnement, contre un système de croyances, contre des habitudes collectives et contre tout un monde qui lui rappelle chaque jour "qui elle est".
Voilà pourquoi certaines personnes ne s'apprêtent pas seulement à quitter un produit. Elles s'apprêtent à quitter certaines fréquentations, certains lieux, certaines habitudes, certaines soirées, parfois même une image d'elles-mêmes.
Autrement dit, elles s'apprêtent à quitter une tribu.
Et cela peut être terrifiant.
Parce que l'être humain dépend du sentiment d'appartenance. Reconnaissons-le : il est parfois plus facile d'abandonner un produit que d'abandonner une place dans un groupe.
Je n'ai pas seulement quitté les drogues, j'ai quitté un monde
Je vais partager ici quelque chose de plus personnel.
Lorsque j'étais jeune, j'ai traversé une période où je consommais de nombreuses substances. Cannabis, alcool, stimulants, hallucinogènes, empathogènes... J'ai exploré de nombreux territoires.
Lorsque j'ai décidé de tourner cette page, ce qui m'a aidé n'a pas été uniquement la volonté d'arrêter les produits.
J'avais également une envie profonde de quitter le monde dans lequel je consommais.
Je précise qu'il s'agit de mon ressenti de l'époque et non d'un jugement.
J'avais le sentiment d'appartenir à un milieu qui ne me convenait plus. J'avais l'impression que mon évolution y devenait impossible. Les conversations me semblaient tourner en rond et les relations ne me nourrissaient plus réellement. Quelque part au fond de moi, sans même savoir exactement vers quoi, j'aspirais à autre chose.
J'avais envie d'apprendre, de comprendre, d'explorer et de découvrir. Ce fut comme un sursaut de vie au moment même où, sans vraiment m'en rendre compte, j'étais en train de m'éteindre.
Ironiquement, c'est probablement ce même besoin d'exploration qui m'avait conduit vers les drogues quelques années auparavant. Mais désormais, il me poussait ailleurs. Je voulais rencontrer d'autres personnes, découvrir d'autres façons de vivre et voir ce qui se cachait derrière l'horizon.
Et puis... j'étais tombé amoureux.
Devant cette personne, le personnage que je m'étais construit devenait de plus en plus difficile à tenir. Quelque chose en moi aspirait à davantage de réalité. Et pour tout dire, je n'étais plus vraiment en accord avec les personnes que je fréquentais. Je crois que je le savais déjà, sans me l'avouer complètement.
Puis je me suis rendu compte qu'en présence de cette femme, j'éprouvais une forme de honte à l'égard de certaines de mes fréquentations. Non pas parce qu'elle les jugeait. Pas du tout. Elle n'avait rien demandé. Mais son regard, sa manière d'être au monde et ce qu'elle incarnait pour moi mettaient soudain en lumière un décalage que je ne pouvais plus ignorer.
Parce qu'elle m'observait sans jugement, avec une bienveillance limpide et évidente, j'ai été amené à regarder moi-même ce qu'elle pouvait voir.
Le conflit devint alors intenable. Le conflit entre ce que j'étais réellement et ce que j'aspirais à devenir. Le conflit entre le monde auquel j'appartenais encore et mes aspirations profondes.
Comme quelqu'un qui, au détour d'un chemin, réalise soudain qu'il ne sait plus où il est, je me suis rendu compte que je m'étais perdu.
Finalement, je ne quittais pas seulement les drogues. Je quittais un monde. Et je cherchais à retrouver ma route.
C'est probablement ce qui a rendu les choses plus simples. Je ne regardais plus ce que je perdais. Mon regard était attiré par une lumière nouvelle, encore faible, encore fragile, mais présente. Je ne savais pas ce qu'elle allait révéler, ni même où elle me conduirait.
Je ne quittais pas 'quelque chose'. Je partais vers 'quelque chose'. Vers un territoire inconnu. Et j'éprouvais un besoin viscéral d'aller découvrir ce qui s'y trouvait.
La vallée de solitude dont on parle rarement
Pour autant, cela ne signifie pas que la transition ait été facile.
Même lorsqu'une séparation est choisie, elle reste une séparation. Et toute séparation comporte une forme de deuil.
Pendant un temps, je me suis retrouvé dans un entre-deux. Je n'appartenais plus vraiment à l'ancien monde, mais je n'avais pas encore trouvé ma place dans le nouveau.
J'ai traversé ce que j'ai connu plusieurs fois dans ma vie : une vallée de solitude.
Une période où certaines relations disparaissent plus vite que les nouvelles n'apparaissent. Une période où l'on avance sans savoir exactement où l'on va.
À cela s'ajoutait une autre réalité.
Mon corps devait apprendre à vivre autrement.
Pendant longtemps, les substances avaient apporté leur lot d'intensité, de sensations, d'échappatoires et de promesses. Et soudain, il fallait réapprendre à être simplement vivant. Sans stimulation artificielle. Sans accélérateur. Sans anesthésiant.
Je crois que l'on parle souvent du manque lié à la substance.
Mais beaucoup moins du manque lié au lien.
Car lorsque l'on quitte un milieu, il arrive parfois que deux sevrages se produisent simultanément : le sevrage du produit et le sevrage de l'appartenance.
Le premier est connu.
Le second beaucoup moins.
Pourtant, il peut être tout aussi douloureux.
Et entre les deux se trouve souvent une terre inconnue : celle où l'on ne sait plus très bien qui l'on est.
Avec le recul, je crois que cette traversée faisait partie du chemin. Parce qu'avant de construire une nouvelle vie, il faut parfois accepter de traverser un territoire où l'ancien soi n'existe plus vraiment tandis que le nouveau n'est pas encore né.
C'est inconfortable.
Parfois angoissant.
Mais c'est aussi là que naissent les véritables transformations.
Quand l'addiction est liée à l'amour, à l'amitié ou à la famille
Mon histoire est cependant loin d'être universelle.
Car beaucoup de personnes ne souhaitent pas quitter le monde associé à leur consommation. Et c'est là que les choses deviennent infiniment plus complexes.
Certaines familles ont construit leurs liens autour de l'alcool. Chaque anniversaire, chaque mariage, chaque repas de famille est associé à la convivialité, aux souvenirs et aux moments partagés.
Dans ces situations, arrêter de boire peut parfois donner l'impression de s'éloigner d'une partie de son histoire.
D'autres ont construit leurs plus anciennes amitiés autour du cannabis. Ils ont grandi ensemble, traversé l'adolescence ensemble et partagé leurs premières expériences ensemble.
Le produit devient alors bien plus qu'une substance.
Il devient un morceau du récit commun.
Et lorsqu'une personne souhaite changer, une question douloureuse apparaît :
« Si je change, vais-je perdre les personnes que j'aime ? »
Cette question mérite d'être entendue.
Parce qu'elle est profondément humaine.
Et lorsqu'on est introverti ?
Une autre difficulté apparaît souvent.
Beaucoup de personnes dépendantes sont également des personnes réservées. Elles n'aiment pas forcément les grands groupes, les soirées bruyantes ou les rencontres permanentes.
Lorsqu'elles quittent leur ancien milieu, une question surgit souvent :
« Où vais-je aller maintenant ? »
La réponse est souvent plus simple qu'on ne l'imagine.
Il ne s'agit pas d'abord de trouver de nouveaux amis.
Il s'agit de trouver de nouveaux lieux.
Une activité.
Une association.
Une passion.
Une formation.
Un projet.
Parce qu'il est beaucoup plus facile d'entrer dans une activité que dans une amitié.
L'amitié apparaît souvent après.
Jamais avant.
Les appartenances se construisent rarement dans l'intensité. Elles se construisent dans la répétition. On vient une fois. Puis une deuxième. Puis une troisième. On échange quelques mots. Puis davantage. Et un jour, sans savoir exactement quand, quelqu'un cesse d'être un inconnu.
Mon regard de thérapeute
Après toutes ces années d'accompagnement, je suis convaincu d'une chose :
L'addiction n'est pas uniquement une affaire de produit.
C'est souvent une histoire de blessures, de besoins, d'habitudes, de croyances... mais aussi d'appartenance.
Nous sommes des êtres de liens.
Et lorsqu'une addiction devient une manière d'appartenir à un groupe, le travail thérapeutique consiste parfois autant à construire un nouvel avenir qu'à abandonner l'ancien.
Au fond, la question n'est pas seulement :
« Comment arrêter ? »
La véritable question est souvent :
« Qui vais-je devenir lorsque j'aurai arrêté ? »
Car parfois, la liberté ne consiste pas simplement à abandonner une substance.
Elle consiste à choisir consciemment le monde dans lequel on souhaite grandir.