Arrêter de fumer - de l’impuissance à l’acte créateu
On présente souvent l’arrêt du tabac comme une amputation.
Au mieux, comme une soustraction. Il faudrait enlever la cigarette, supprimer une habitude, renoncer à un plaisir, accepter un manque et apprendre à vivre avec quelque chose en moins.
Mais si cette manière de penser était non seulement inexacte, mais profondément nocive ? Et si arrêter de fumer pouvait être, au contraire, un acte créatif ?
En reprenant le pouvoir sur ses choix, on mesure rarement, autrement qu’en le vivant, la dimension créatrice de chacune de nos actions. Et pourtant, personne d’autre n’a créé tout ce que nous avons déjà créé et tout ce que nous allons encore créer sur ce chemin de vie.
Ce n’est pas une fin. C’est peut-être le moment où l’on cesse de consacrer toute son attention à ce que l’on veut supprimer pour commencer à regarder, avec enthousiasme, ce que l’on veut construire.
On ne se contente certainement pas de fermer une porte à double tour. On recommence à habiter entièrement sa propre maison.
Est-ce vraiment l’organisme qui souffre le plus ?
Bien sûr, il y a la fumée et ses conséquences sur la santé. Et tout cet etc. bien connu.
Mais il existe une autre souffrance, souvent plus profonde et qui reste pourtant bien cachée : celle de se voir faire ce que l’on ne veut plus faire. Car l’expérience m’aura appris que, sauf de rares exceptions, personne ne veut volontairement faire souffrir son propre organisme.
Décider d’arrêter, puis rallumer une cigarette. Se promettre que ce paquet sera le dernier, puis, à peine terminé, en acheter un nouveau. Vouloir sincèrement tourner la page et constater qu’une autre volonté continue à agir en nous.
Cette contradiction finit par fragiliser l’un de nos biens les plus précieux : la confiance que l’on accorde à sa propre parole.
Ce n’est pas la cigarette qui devient pesante. C’est l’impression de ne pas parvenir à agir dans le sens de son propre bien.
Cependant, il faut bien comprendre que ce conflit ne parle pas de votre faiblesse. Il ne prouve pas non plus que vous manquez de volonté. Il montre simplement que quelque chose en vous poursuit une autre raison : une raison apparemment déraisonnable, et pourtant bien réelle.
Et c’est précisément là, en partant de ce conflit, que tout change : en tenant compte de ce dont a besoin cette partie apparemment déraisonnable, mais qui, croyez-le bien, a de très bonnes raisons.
Si j’en tiens compte, je mets fin au conflit. Je peux alors passer à autre chose et continuer ma vie. Sans cigarette, bien sûr, et avec un peu plus de cet indispensable accord intérieur.
Car être en accord avec soi-même n’est pas seulement une jolie formulation du développement personnel. C’est avant tout ce à quoi devrait aboutir tout bon travail thérapeutique. Nous avons tous des points de tension, des désaccords intérieurs ou des parties de nous blessées qui, parce qu’elles nous dérangent, n’ont plus droit à la parole.
Un échec ne définit jamais personne
À force d’avoir essayé, échoué et recommencé, certaines personnes ont fini par conclure qu’elles n’étaient pas capables d’arrêter. Elles commencent à penser : « Je n’y arriverai pas. »
Pourtant, un échec, plus un échec, ne prouvent jamais une incapacité. Ils montrent seulement que, dans certaines conditions, une certaine manière de faire n’a pas produit le résultat attendu.
Peut-être avez-vous tenté de forcer l’arrêt alors qu’une partie de vous pensait encore avoir besoin de la cigarette. Peut-être avez-vous voulu supprimer le comportement sans vous intéresser à ce qu’il venait accomplir. Peut-être vous êtes-vous demandé comment résister, alors que la véritable question était : comment ne plus avoir à résister ?
Car la résistance est la liberté des peuples occupés. Or il ne s’agit pas de vivre en état de siège.
Retrouver sa puissance ne signifie donc pas faire une démonstration de force. Cela signifie trouver une façon d’agir qui ne nous oblige plus à nous faire violence, mais qui, au contraire, nous satisfasse pleinement.
Et cette découverte change tout.
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La cigarette a occupé une fonction
La cigarette n’est pas arrivée là par hasard. Elle a pu créer une pause, accompagner un moment de solitude, apaiser une tension, faciliter les relations, marquer une transition ou offrir l’impression de reprendre le contrôle.
À un moment donné, elle a répondu à quelque chose.
Le problème n’est pas qu’elle ait un jour été utile. Le problème est qu’elle ait conservé cette place. Une solution provisoire est devenue permanente. Puis elle a commencé à organiser les pauses, les repas, les déplacements, les relations et la manière de traverser les moments difficiles.
Arrêter de fumer ne consiste donc pas à combattre une ennemie — je crois que vous l’aurez compris. Il s’agit de reconnaître ce que cette part de vous a tenté d’accomplir avec la cigarette, puis de découvrir que tout cela peut maintenant être vécu autrement.
Une pause peut redevenir une véritable pause. Un moment de calme peut se suffire à lui-même. Une relation peut commencer sans fumée. Une émotion peut être traversée. Un vide peut devenir un espace. Et une liberté longtemps remise à plus tard peut recommencer à circuler.
Il ne s’agit plus de se priver. Il s’agit de reprendre à votre compte ce qui avait été délégué à la cigarette. Parce que vous avez les ressources pour le faire.
Prendre soin de soi, c’est choisir ce que l’on veut faire grandir
Prendre soin de soi ne signifie pas éviter toute difficulté ni satisfaire chacune de ses envies. Of course. Toutes nos envies ne cherchent pas notre bien. Mais certaines nous offrent une satisfaction immédiate, un soulagement.
Prendre soin de soi, c’est pouvoir écouter ce que l’on ressent sans devoir obéir à tout ce que l’on ressent. C’est pouvoir se demander :
« Ce que je fais maintenant participe-t-il à la vie que je souhaite construire ? »
Cette question n’a rien de moral. Elle ne distribue ni bons ni mauvais points. Elle nous replace simplement dans une position essentielle : celle de l’auteur.
Tant que nous cherchons seulement à supporter ce qui nous arrive, nous restons enfermés dans la réaction. À partir du moment où nous nous demandons ce que nous voulons créer, une direction apparaît.
Et lorsque cette direction devient suffisamment claire, quelque chose s’éveille : non pas une volonté crispée, mais un mouvement ; non pas une contrainte supplémentaire, mais une force qui rassemble ; non pas la peur de perdre quelque chose, mais l’enthousiasme de retrouver ce qui nous appartient.
Arrêter… et surtout commencer
On sait généralement ce que l’on veut quitter : la cigarette, l’odeur, les contraintes, la dépense, la dépendance ou la peur des conséquences.
Mais que veut-on rejoindre ? Où veut-on aller ? Que veut-on atteindre ?
Et puis, il y a cette sensation puissante : je peux prendre une décision… et la vivre.
Voilà pourquoi arrêter de fumer peut devenir bien plus qu’un changement d’habitude. Cela peut être une expérience fondatrice : la possibilité de ne plus se définir à partir de ce que l’on subit, mais à partir de ce que l’on choisit.
Arrêter de fumer, ce n’est donc pas seulement mettre fin à quelque chose. C’est recommencer à se croire. Et créer.
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Et si la cigarette révélait un désir de vivre davantage ?
« Si ce plaisir-là occupe une place si importante, quel niveau de satisfaction ma vie actuelle me procure-t-elle réellement ? »
Cette question ne condamne pas votre vie. Elle l’ouvre.
Elle invite à ne pas seulement enlever la cigarette, mais à faire entrer davantage : davantage de présence, de relations vraies, de mouvement, de plaisir et de création, là où la cigarette avait parfois fini par occuper les espaces laissés vacants.
Elle invite à retrouver des plaisirs qui ne s’épuisent pas en quelques minutes, des respirations qui ne coûtent rien au souffle, des présences qui ne disparaissent pas dans la fumée.
Elle invite surtout à ne pas se demander : « Comment vais-je vivre sans cigarette ? », mais plutôt : « Comment ai-je maintenant envie de vivre ? »
Et, tout à coup, l’arrêt du tabac cesse d’être le centre d’un problème. Il devient le point de départ d’un mouvement beaucoup plus vaste.
Créer, c’est faire exister ce qui n’existait pas encore
Nous associons souvent la création à l’art. Pourtant, créer signifie d’abord faire exister quelque chose qui n’existait pas encore.
Une nouvelle manière d’agir. Une relation plus juste à soi ou aux autres. Une confiance retrouvée. Un espace intérieur plus calme. Une existence dans laquelle je décide en conscience de ma prochaine action.
Créer, c’est transformer une décision en expérience. Et, par l’action juste, fertiliser notre puissance — cette puissance qui, telle une plante, pousse tête la première vers le soleil.
Lorsqu’une personne retrouve sa capacité à agir dans un domaine où elle se croyait impuissante, quelque chose se déplace dans l’ensemble de son rapport à elle-même. Elle ne possède pas seulement la preuve qu’elle peut arrêter de fumer. Elle vit sa participation active à la transformation de son existence.
Elle recommence à intervenir dans le cours de sa propre histoire. Elle cesse progressivement d’être le lieu où les événements se produisent pour redevenir celle ou celui par qui quelque chose peut advenir.
Se réconcilier avec soi-même, se remettre en accord avec soi-même
Cette réconciliation ne signifie pas devenir parfait, ne plus douter ou toujours savoir exactement quoi faire. Elle signifie cesser de se diviser entre une partie qui décide, une autre qui résiste et une troisième qui assiste impuissante au conflit.
Lorsque nos différentes parts cessent de se combattre, toute l’énergie consacrée à la lutte redevient disponible : disponible pour entreprendre, rencontrer, créer, rire, respirer, aimer, désirer autre chose et commencer à le rendre réel.
C’est là que le changement devient jubilatoire.
Non pas parce que l’on aurait remporté une bataille contre soi-même, mais parce que la bataille n’a plus lieu d’être. Et parce que l’on vient de retrouver la source même du plaisir : le sentiment d’être vivant et d’avoir prise sur sa vie.
De l’impuissance à l’acte créateur
La vie est peut-être faite de ces réconciliations successives : ces moments où l’on cesse de se trahir, où l’on reprend soin de ce qui compte et où l’on transforme une impuissance supposée en possibilité réelle.
Ces réconciliations sont des preuves d’amour. Pour soi, bien sûr, mais aussi pour les autres.
Car lorsque nous cessons de subir notre propre vie, nous cessons plus facilement de demander aux autres d’en porter le poids. Lorsque nous retrouvons notre puissance d’agir, nous devenons plus présents, plus disponibles, plus vivants. Et lorsque nous prenons soin de nous avec profondeur, ce soin finit nécessairement par rayonner autour de nous.
L’amour bien ordonné ne commence donc pas dans le repli sur soi. Il commence là où le soin que l’on prend de soi nous rend capables de créer davantage de vie, pour soi comme pour les autres.
Il faut maintenant admettre que l’arrêt du tabac n’est pas une fin. Définitivement, il convient de comprendre que c’est la fin d’une dépendance, d’une dualité, d’une souffrance — mais de rien d’autre.
Il n’y a rien de positif dans la cigarette, si ce n’est ce que chacun de nous, avec sa propre légende, avait su y mettre. Et tout ce que chacun de nous avait pu y mettre, chacun peut le reprendre et le projeter sur quelque chose d’éminemment plus constructif.
Nous sommes des êtres créateurs, que nous nous en rendions compte ou non. Nous sommes les créateurs de notre vie — de la vie la plus humble à la plus extravagante —, nous en sommes les auteurs.
En reprenant le pouvoir sur ses choix, on mesure rarement, autrement qu’en le vivant, la dimension créatrice de chacune de nos actions. Et pourtant, personne d’autre n’a créé tout ce que nous avons déjà créé et tout ce que nous allons encore créer sur ce chemin de vie.
Ce n’est pas une fin. C’est peut-être le moment où l’on cesse de consacrer toute son attention à ce que l’on veut supprimer pour commencer à regarder, avec enthousiasme, ce que l’on veut construire.
Une vie dans laquelle le plaisir ne se résume plus à quelques minutes de fumée entre deux contraintes. Une manière d’exister qui ne consiste plus à attendre, à subir ou à remettre à plus tard.
Arrêter de fumer ne fera pas de vous quelqu’un d’autre. Cela peut vous permettre de rassembler vos forces et d’être celui ou celle que vous êtes lorsque vos forces commencent à s’organiser ensemble.
Et peut-être est-ce cela, au fond, la liberté : ne plus avoir à lutter contre soi pour pouvoir enfin agir avec soi.
Car l’amour bien ordonné commence là où le soin que l’on prend de soi fait de nous les créateurs de ce que nous vivons : des êtres qui cessent de subir et qui passent de l’impuissance à l’acte créateur.
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