Une thérapie qui n’en est pas une… ou l’allégorie du labyrinthe

 

Une théorie peut être brillante… sans pour autant permettre d’aller mieux

Je n’ai jamais cessé de m’intéresser à la psychanalyse. D’abord parce qu’elle a profondément bouleversé la pensée occidentale. Ensuite parce que, dès lors que l’on s’intéresse à la psychologie, à l’esprit humain ou à l’histoire de la psychothérapie, il est, en France, tout simplement impossible de l’ignorer.

Je pense même qu’elle constitue probablement l’une des constructions intellectuelles les plus fascinantes du XXᵉ siècle. L’inconscient, les mécanismes de défense, le transfert, la répétition, le rêve… Toutes ces notions ont profondément influencé notre manière de penser l’être humain. Son apport théorique est immense et continue encore aujourd’hui d’inspirer de nombreux praticiens.

Mais une question demeure.

Une théorie brillante permet-elle nécessairement d’aller mieux ?

Pour ma part, je dirais : évidemment non.

Chercher à comprendre n’est pas transformer.

Celui qui est perdu et qui cherche pourquoi il s’est égaré, plutôt que de retrouver son chemin, risque de tourner longtemps. Jusqu’au moment où il renonce à comprendre ce qui lui est arrivé pour se concentrer sur ce qui lui permettra réellement de retrouver sa route.

Vouloir comprendre et… tourner en rond

Pendant longtemps, nous avons pensé que retrouver l’origine d’une souffrance permettrait de la faire disparaître. Comme si le simple fait d’éclairer le passé suffisait à transformer le présent. L’idée est séduisante. Elle est même intellectuellement très satisfaisante.

Pourtant, l’expérience raconte une autre histoire.

Je reçois souvent des personnes qui me disent :

« J’ai fait des années de thérapie. Je sais parfaitement d’où viennent mes angoisses. Je comprends mon fonctionnement. Mais ça n’a rien changé. »

Ces personnes savent expliquer leur histoire avec une grande précision. Elles savent pourquoi elles sont anxieuses — ou du moins elles pensent le savoir. Elles savent pourquoi elles ont peur, mais continuent d’éviter ce qui les effraie. Elles comprennent pourquoi elles reproduisent certains schémas relationnels… et continuent malgré tout à les reproduire.

Le cerveau apprend ce qu’on lui fait répéter

Le cerveau, lui, apprend ce qu’on lui fait répéter. Si, pendant des années, une personne entraîne principalement son cerveau à revisiter des scénarios douloureux, il est logique que certains réseaux neuronaux se consolident.

Aujourd’hui, nous savons que le cerveau est plastique. Chaque expérience répétée laisse une trace. Les recherches sur la neuroplasticité, la reconsolidation mnésique, l’attachement ou encore la régulation émotionnelle convergent vers une idée essentielle : le changement durable passe rarement par la compréhension intellectuelle. Il passe avant tout par une expérience suffisamment nouvelle pour permettre au cerveau de construire d’autres chemins.

La rumination n’est pas une thérapie

Les recherches contemporaines montrent que la rumination entretient de nombreuses souffrances psychologiques. Plus nous repassons mentalement les mêmes scénarios, plus ils deviennent familiers. Le cerveau renforce ce qu’il utilise le plus.

Il faut changer l’empreinte émotionnelle

Voilà pourquoi je pense qu’il est essentiel de distinguer deux choses : revisiter son passé… et revivre son passé autrement. Autrement dit : changer l’empreinte émotionnelle.

La première démarche peut parfois renforcer ce que l’on voudrait voir disparaître. La seconde peut transformer profondément le fonctionnement, les ressentis et, par extension, la vie d’une personne.

Une thérapie qui invite principalement à comprendre, sans permettre une expérience émotionnelle correctrice suffisamment forte, risque de favoriser l’intellectualisation plutôt que l’apprentissage d’une manière nouvelle d’être au monde.

Je ne prétends pas que c’est toujours le cas. Je constate simplement avoir rencontré suffisamment de personnes arrivant dans mon cabinet après des années de thérapie verbale, avec une élaboration verbale remarquable de leur histoire, mais une souffrance intacte.

L’allégorie du labyrinthe

À force de chercher, certaines personnes finissent par tourner en rond dans un labyrinthe aux ramifications infinies. Elles découvrent sans cesse de nouveaux couloirs, de nouvelles explications, de nouvelles interprétations. Elles ont le sentiment d’avancer alors qu’elles ne font qu’agrandir toujours davantage le labyrinthe.

Ce labyrinthe, elles ne l’ont pas construit seules. Il s’est élaboré progressivement, en co-construction avec leur thérapeute. Ensemble, ils ont ouvert toujours plus de portes, relié toujours plus de souvenirs, créé toujours plus de sens.

Le paradoxe est saisissant : elles étaient venues en thérapie pour sortir du labyrinthe. Pourtant, celui-ci finit parfois par devenir leur quotidien. Peu à peu, il devient si vaste, si riche en couloirs et en explications, qu’il finit par occuper toute la place. Chaque événement appelle une nouvelle interprétation. Chaque émotion, une nouvelle recherche. Chaque difficulté, un nouveau « pourquoi ».

À force de vouloir comprendre sa vie, on finit parfois par ne plus la vivre.

Car il existe une différence fondamentale entre penser sa vie et vivre sa vie. Lorsque chaque instant est disséqué, analysé et interprété, il devient tout simplement impossible d’être pleinement présent à ce que l’on vit.

Le rôle d’une thérapie n’est peut-être pas d’apprendre au patient à construire un labyrinthe toujours plus sophistiqué dans lequel il finira par s’enfermer. Il est peut-être, au contraire, de l’aider à trouver la sortie… puis à retrouver le plaisir de marcher dans le monde réel.

Parce qu’au fond, le but n’est pas de tout comprendre. Le but est de retrouver la simplicité de vivre.

Quand l’analyse peut avoir une autre fonction

Pour autant, je ne pense pas que ce travail d’analyse soit dépourvu d’intérêt.

Il existe des personnes pour lesquelles une longue exploration de leur monde intérieur, par ce véhicule de surface qu’est la parole, peut devenir un formidable outil d’élaboration intellectuelle. Certains écrivains, artistes, philosophes ou créateurs y trouvent une matière presque inépuisable. Non pas nécessairement en comprenant réellement leurs conflits, leurs contradictions ou leurs zones d’ombre, mais parce que cette recherche et ce miroir dans lequel ils se contemplent nourrissent parfois leur œuvre, leur personnage autant que leur réflexion.

Je pense souvent à Fabrice Luchini. Il évoque régulièrement son analyste dans ses entretiens et parle volontiers de lui-même, de son histoire, avec beaucoup de drôlerie et un manque de pudeur dont il joue. Qu’on apprécie ou non le personnage, on voit bien à quel point cette élaboration permanente de soi est devenue une matière vivante de son œuvre et de sa présence publique.

Il parle également de certaines de ses obsessions, de ses manies et de sa dépression persistante. Son analyse semble avoir nourri sa pensée, son rapport à la littérature et sa manière de raconter le monde autant que lui-même. Mais elle ne semble pas lui avoir apporté beaucoup de sérénité, et c’est sans doute très bien ainsi.

Il arrive aussi que certaines personnes trouvent dans une thérapie un espace où elles peuvent mettre leur fonctionnement en récit, même dans ce qu’il a de moins avouable, et donner une cohérence à certains choix. Cette compréhension peut être précieuse pour alléger un sentiment de culpabilité ou rendre certains comportements plus acceptables. Bien que, peut-être, l’analysé et son environnement auraient parfois davantage à gagner à s’en défaire plutôt qu’à les adopter ou à les sacraliser.

Chercher à comprendre n’est pas transformer

On peut construire un récit extrêmement cohérent de sa vie sans pour autant modifier sa manière d’habiter le monde. On peut expliquer ses réactions, ses peurs ou même certains comportements problématiques avec une grande finesse… tout en continuant à les reproduire.

C’est là, à mon sens, que se situe la différence entre une thérapie qui éclaire le passé… et une thérapie qui permet un véritable apprentissage du présent. Je crois, pour terminer sur ce thème, que c’est la seule thérapie qui n’en est pas une, mais qui a une autre fonction.

Une dernière chose…

S’il y a une raison pour laquelle je continue, après toutes ces années, à exercer ce métier avec le même enthousiasme, c’est probablement celle-ci : je reste profondément émerveillé par l’être humain.

Par cette incroyable capacité que possède notre cerveau à apprendre, à se réorganiser, à créer de nouveaux chemins et à transformer ce qui semblait figé depuis des décennies.

J’ai vu des personnes que la vie avait presque entièrement convaincues qu’elles ne pourraient jamais être heureuses retrouver le goût de vivre. J’ai vu des peurs disparaître, des deuils s’apaiser, des addictions perdre leur raison d’être, des regards s’illuminer à nouveau.

Chaque fois, je me rappelle une chose essentielle : l’être humain n’est pas condamné à répéter son histoire.

Son cerveau est vivant. Son système nerveux est vivant. Sa capacité d’aimer, de créer, de s’émerveiller et d’apprendre est vivante.

Voilà pourquoi je crois que la plus belle mission d’une thérapie n’est pas d’aider quelqu’un à mieux se raconter. La vie n’est pas dans ce que l’on en dit.

La mission est de lui permettre d’écrire la suite.

Car nous sommes infiniment plus que ce qui nous est arrivé, n'est-ce pas ? 

Hypnose
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